Gisèle Bonin pratique le dessin en clinicienne. Les traitements graphiques qu’elle opère sont le résultat d’une observation stricte de la réalité. En l’occurrence des fragments de corps humain dénués de toute identité.
Pourtant, et c’est là le mystère de ces œuvres, plus le travail de l’artiste creuse obstinément cette réalité, moins les certitudes s’imposent.
Que le crayon impitoyable de G.B désigne méticuleusement le flétrissement des chairs ou la profondeur des rides et c’est la question du beau qui est posée. Que la mine rouge se fasse moins précise, plus balayante, laissant un thorax humain sourdre lentement du papier et c’est la cage de l’âme qui préoccupe.
Ce qui est remarquable dans l’attitude de G.B c’est que des siècles de représentation du corps ne l’ont pas démobilisée. Sa quête d’une réalité crue l’amène aux antipodes d’un expressionnisme viscéral. La soumission à une savante technique graphique la soustrait à la tentation grandiloquente.
Ses dessins, en décalant le regard, mettent en péril la prétention de nos sociétés hédonistes et illusoires.
Leur sujet est la vérité. Telle quelle. Sans fard.
La précision naturaliste conduite à fleur de peau suggère que si la beauté peut s’accomplir dans un « grain »- ce signe équivoque du corps- toute vérité est bonne à dire,à dessiner, fût-elle celle de la tache ,de la verrue, de la veinule, ou du sillon.
Ainsi parle la Nature. Ainsi dit le corps.
L’irréfragable rappel qu’au commencement fut … le vieillissement.
Avec le temps la peau se plisse, se flétrit, s’encroûte, s’encorne, se caparaçonne, se pachydermise.
L’enveloppe s’abîme.
Nous mourrons.
Mais G.B n’est pas en quête de certitudes. Elle leur préfère le tourment de l’indéfinition.
Progressivement les partitions anatomiques- téton, genou, cou, pubis- qui disaient le corps en ses différents états se sont muées en « vues de l’esprit ».
Voici la suggestion d’un sein effleuré d’un crayon rouge qui pointe la possibilité d’un désir.
Plus encore, l’étendue indéfinie d’un modelé peu localisable ranime le fond où gît l’inquiétude.
On comprend alors que la perte de la représentation ou son repli dans l’inframince(1) libère un espace à peine lisible où la mémoire minée, carminée des gestes questionne le sens profond des choses.
Le spectacle du corps est recouvert d’un voile mental. Un glissement géo morphique nous a menés au cœur d’un désert rouge (2 ). Nous ressentons « la dissolution des yeux dans les lacs écarlates de la feuille »(3).
Le silence s’est déposé en poussières rouges.
Nous mourrons plus tard. Sans carnage.
Janvier 2009.
cf Marcel Duchamp
cf Michelangelo Antonioni
Gisèle Bonin, notes de travail
Francis Limérat, artiste
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