Gisèle Bonin travaille les enveloppes protectrices : l’épiderme, les étoffes, les voiles. Des surfaces mises à nu dont elle travaille le grain, les aspérités, les ombres et les lumières. Fragmentées et isolées, les peaux monochromes sont envisagées comme des topographies intimes ou bien des paysages où silence et sensibilité s’accordent. À l’occasion de sa nouvelle exposition au Musée Jules Desbois à Parçay-les-Pins, l’artiste décide de confronter son travail à celui du sculpteur. Collaborateur d’Auguste Rodin et de Camille Claudel, Jules Desbois (1851-1935) développe une réflexion sur le corps, ses mouvements, ses tensions et ses expressions. Un passage est créé entre deux temporalités et deux approches du corps. Gisèle Bonin étudie les œuvres de la collection du musée pour produire un dialogue avec Jules Desbois en se penchant plus particulièrement sur les jeux entre les matières, les creux, les ombres et les lumières qui participent à la force de l’œuvre du sculpteur. Par le dessin, l’artiste en traduit l’essence. Elle observe alors la manière dont les volumes reçoivent et projettent la lumière. En s’inspirant d’une terre cuite intitulée Guerre, tête de soldat casqué (entre 1919 et 1920), Gisèle Bonin figure des casques militaires contemporains au moyen d’une mine de plomb et de fusain. L’addition technique lui permet de jongler avec les effets et les mouvements lumineux puisque le graphite renvoie la lumière, tandis que le charbon l’absorbe. Dans le prolongement de cette étude, elle s’intéresse à une œuvre incontournable du corpus de Desbois, L’Hiver (1908). L’œuvre présente un vieil homme nu, barbu, se tenant debout, la tête penchée vers le sol, les yeux fermés. Il tient entre ses mains une peau de bête pour réchauffer son corps vulnérable. Gisèle Bonin choisît de travailler à partir du dos de l’homme. Un élément de la sculpture qu’elle fractionne pour en relever les textures du modelé. « Je traite les creux en m’intéressant aux parties saillantes ». Elle en renverse les valeurs lumineuses, les ombres se font lumières et inversement. L’artiste attache également une grande importance au musée entant que tel. Elle s’approprie ainsi la barre métallique présente dans la salle des sculptures monumentales, pour y suspendre quatre longues bandes de tissus sur lesquelles sont reproduits quatre dessins. Ces derniers reprennent les deux bras, la nuque et les épaules du Sisyphe de Jules Desbois, une sculpture monumentale réalisée entre 1910 et 1925. Deux pratiques se font écho. Une dernière œuvre vient souligner une autre dimension de l’œuvre du sculpteur : sa riche contribution aux Arts Décoratifs. Gisèle Bonin dessine les bribes d’un corbeau écorché. L’œuvre, réalisée comme un clin d’œil à une production plus discrète du sculpteur, met aussi en lumière le caractère sombre et dramatique de sa pratique. Par le prélèvement, Gisèle Bonin construit un dialogue charnel avec les œuvres de Jules Desbois dont les détails sont saisis et transcendés. Les dessins génèrent une mise en regard sensible et vibrante avec une œuvre dont les secrets restent à (re)découvrir.
Julie Creen, critique d’art, commissaire d’exposition, 2014
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