La première fois que j’ai rencontré Gisèle Bonin, elle était à sa table de travail, noircissant de la pointe de son crayon, une feuille de papier, par petites touches successives, précises, inlassablement répétées, presque mécaniques, sans jamais relever la tête, à la vitesse d’une larve d’insecte dévorant d’une façon déterminée et sans relâche, une feuille de rosier.
C’est en observant attentivement son travail que cette comparaison me vint à l’esprit. Dans les deux cas, il y a une feuille, la première apparaît de plus en plus lisible au fur et à mesure que le crayon avance, la deuxième disparaît inexorablement sous les mandibules acérées de la chenille.
Mais là s’arrête la comparaison. L’art de Gisèle Bonin est tout autre. A vrai dire, il conviendrait de parler de styles, celui du point et celui du volume. Celui du point parce que le crayon, qu’il soit mine de plomb ou pastel, est essentiel. La progression de son dessin se fait par points juxtaposés comme des agrégats d’atomes formant une molécule imaginaire, une nébuleuse cosmique. Aucune ligne droite, ni même courbe, aucun trait, même suggéré. La progression de son dessin se fait comme une petite vague montante qui dépose sans cesse de petits grains de sable sur une plage avide et accueillante.
Quant au volume, il convient de prendre un peu de recul car ce qu’on le croyait être un jeu curieux et facile, est en réalité une technique qui permet grâce à l’intensité du crayon sur le papier, par la juxtaposition des nuances du graphite du plus clair au plus foncé, détermine une forme, un volume et ce volume peut être au gré de l’artiste, un paysage, ou plus récemment dans ses dernières recherches, un élément constitutif du corps humain : un bras, une jambe, un torse ou le creux d’une main.
Ce procédé ou cette technique peu commune, modeste au premier abord mais spectaculaire quant au résultat, est, à ma connaissance, unique. Ce qui fait de Gisèle Bonin une artiste tout à fait originale.
Concernant ses thèmes, le spectateur peut être dérouté car ses œuvres ne sont pas spectaculaires au sens médiatique du terme. L’œuvre est plutôt intimiste, confidentielle, dérangeante, voire agressive. Quels sont ces corps ? Des fragments de statues antiques, des éléments décoratifs de la Renaissance, des corps démembrés d’une guerre ancienne, des plâtres provenant de l’atelier de Rodin, des lambeaux de corps humain extraits d’un charnier…C’est à la fois beau, puissant et morbide, mais morbide comme un sonnet de Baudelaire.
Lombes, tel est le titre de l’exposition qui se tient depuis le 14 juin au musée Jules-Desbois. Gisèle Bonin y présente des œuvres récentes directement inspirées ou en résonance avec L’Hiver ou le Sisyphe de cet admirable sculpteur, collaborateur de Rodin. Autres que les dessins qui placés auprès des sculptures semblent être comme des frottis faisant ressortir le grain du marbre comme une peau arrachée, une installation monumentale de quatre immenses panneaux de tissus suspendus, intitulée Sisyphe 2014, évoque le désespoir de l’homme de tenter d’échapper à une mort inévitable.
Le travail de Gisèle Bonin est original et très novateur. Les plus petits dessins sont souvent les plus puissants. C’est beau, intense, troublant. On ressort de l’exposition comme différent, on ne peut pas être indifférent.
Enfin, ce petit musée, véritable écrin pour les œuvres de Jules Desbois, artiste génial malheureusement si peu reconnu, et qui plus est, situé à l’écart des centres culturels et artistiques, a su en accueillant le travail de Gisèle Bonin, assurer une transition, voire une continuité entre un fabuleux artiste du passé et une jeune plasticienne contemporaine.
Rappelons quand même, s’il en était besoin, que le Musée d’Orsay possède dans ses collections plusieurs œuvres de Jules Desbois dont une statuette en terre cuite, Torse d’homme et La misère, autre esquisse en terre cuite, sur socle de marbre : deux œuvres majeures de l’artiste, né en 1851 à Parçay-les-Pins. Ces réalisations magistrales ont été reconnues par les critiques du temps comme une valeur sûre de la sculpture française (excusez du peu !). Les musées d’Angers et de Nancy ainsi que le musée Rodin à Paris possèdent aussi des plâtres ou terres cuites de Jules Desbois.
Jules Desbois a tenté de trouver sa propre vision de l’expressionnisme, tout en adoptant à son tour, l’invention principale de Rodin : le fragment présenté comme une œuvre d’art.
Une filiation Rodin, Desbois, Bonin est assurément osée. Gisèle Bonin l’a tentée ! »
Parçay-les-Pins, le 1er juillet 2014
Jacques Chesnais, historien et critique d’art
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