« Gisèle Bonin, une esthétique du toucher »
Pour Aristote, le toucher pose un problème sérieux, en ce qu’il semble ne pas se conformer au mécanisme général de la sensation, selon lequel l’organe sensoriel recevrait, de la réalité sensible, une forme prise abstraitement de la matière, le milieu intermédiaire ayant servi à la séparation impliquée 1. De même que la cire reçoit l’empreinte de l’anneau mais sans le fer, chaque sens pâtit sous l’action de ce qui désigne un sensible propre, le son, la couleur, etc. mais non du phénomène sensible indifféremment considéré. Or précisément, l’exemple de l’anneau n’est pas anodin, la cire y offre ce réceptacle qui permet le détachement de la forme, reçue, de la matière, laissée aux portes de la puissance sensible. Pour chacun de nos sens, il y a, pareillement un milieu qui reçoit l’impression sensorielle et la transmet à l’organe sensoriel particulier, privée de cette matière que l’intermédiaire exclut de l’opération générale.
Et pourtant, dans le cas du toucher, les choses paraissent se soustraire au mécanisme retenu, en ce que, déjà, il offrirait la réception de plusieurs contrariétés sensibles : le chaud et le froid, le sec et l’humide, le dur et le mou, et ainsi de suite. La pauvreté des autres sens ne se sauverait alors que de l’enrichissement, réflexion faite, de leur spectre de réceptivité, lorsque parlant du son, comme substrat de l’ouïe, on n’ignorera pas les différences de l’aigu et du grave, de la douceur ou de la rudesse. C’est alors, inversement, une autre question qui doit être posée : si, du toucher, nous recevons des indications sensibles variées, quelle serait alors la substance unique qui en désignerait le sensible spécifique, et qui recouvrirait toutes les déclinaisons mentionnées ? Le tangible, certes, mais de quelle sorte de sensible parlons-nous, et pour quel sens ?
Car enfin, si chacun des sens tire de son milieu propre le tamis qui assure l’isolement de la forme hors de la matière sensible, quel sera le milieu du toucher, sens qui semble nous atteindre par contact, de façon immédiate et instantanée ? Est-ce la chair, qui reçoit bien chacune des qualités tangibles, la différence des milieux respectifs ordonnant aussi la reconnaissance possible des différents sens, ou la chair constitue-t-elle, directement l’organe sensoriel, réceptacle ultime de la forme ou qualité sensible, séparée de la matière ? Car on n’en démordra pas, la sensation naît en même temps que le contact : dans le cas du toucher, il n’y a pas de procédé dilatoire. Mais l’argumentation plaide en faveur de l’uniformisation du mécanisme sensible, et la chair désignera le milieu du toucher, celui par lequel nous sont transmises les qualités tangibles, de façon simplement plus rapprochée, dans le temps, comme dans l’espace, par contact, donc. Le sec et l’humide, le chaud le froid, le doux le rugueux nous apparaitront dès lors que venant s’imprimer dans cet intermédiaire de la chair, qui nous est interne.
On devine ce que cela peut impliquer quant à la peinture, au dessin, à tout ce qui prend appui sur le sens de la vue, l’espace et la distance l’accompagnant immanquablement, alors qu’il s’agirait d’accéder à l’immédiateté de la peau, de son grain, aux différences minuscules des réalités qui, dès lors que nous les approchons d’une ignorance de la main, s’offrent dans une variation sensible qui, pour s’inscrire charnellement en nous, pourrait signer le défi de l’art à les transcrire. Contrairement à tout ce qui doit encadrer la présence de réalités lointaines ou différées, il faudrait ici creuser l’absence de ce qui est présent, au point de confusion, pour en permettre la figuration. L’art puissamment délicat de Gisèle Bonin excelle en cela, qui s’attaque aux effacements, aux différences de présence de la peau, de l’épiderme, plis sensibles, grains révélés, nervures dévoilées, allant toujours du microscopique au macroscopique, comme il s’agissait autant d’aérer la chair que de nous en aveugler. Et plutôt que de nous en offrir une vision lissante, apaisante, reproduisant en cela ce qui signerait l’idéal artistique des œuvres qui témoignent des « absences du galet et de l’arbre », de cette indifférence au regard qui dévoie, tend le risque de l’affectation, et de cette ascension dans les vertus contrastées par laquelle tant d’artistes croient offrir une vision magnifiée et donc marquée d’amplitude et de lucidité acérée sur la réalité, elle prend ce qui se donne comme le parti inverse, d’entraîner les aventures du regard dans l’indifférence des choses qui sont présentes à elles-mêmes en nous étant absentes, parce qu’elles sont tout simplement, déposées là, en leur lieu, et que pour les approcher, il n’y aurait de méthode que d’enfoncement dans leur ajustement à elles-mêmes, par immersion : par conversion, donc, de la vision en vertu tactile, en saisie du tangible.
Une maîtrise technique époustouflante, qui associe comme deux dimensions dont on pourrait trop vite signer l’antagonisme. Le respect de ce que Roland Barthes appelait « le principe de délicatesse », innervé dans la douceur, cette vertu éthique qui porte l’amour ontologique, celui de la nuance, du « moiré », du détail infime et de la moindre singularité sensible, pour qui se refuse à tout discours d’arrogance, à toute pratique artistique qui écraserait l’individuation et ce qui singularise par delà tout critère d’identification trop aisément disponible 2. Ces plis sensibles, ces déclinaisons, ces variations du réel, du mohair et de la peau, de la chair doucement bosselée, enfoncée, rétractée, ou comme lancées au regard, l’agrippant et le convoquant, sans échappée possible, Gisèle Bonin les enchâsse dans un maillage respectueux qui n’est jamais doucereux, de mièvrerie, mais de la précision d’un scalpel qui aurait fait vœu de silence. Au pastel, à la mine de crayon, elle trace ce qu’il appelait de ses vœux, une « philo-écriture », qui offrirait l’espace habitable de tout ce qui relève de la propriété menue, de l’intime, de ce qui bruisse autour de nous, nous donnant ce sentiment de la vie que nous n’entendons pas toujours, parce que ce qu’il y a de vivant en nous, hors de nous, serait écrasé de toutes ces recouvrements bruyants d’une communication pulvérisante, d’une culture agressive qui demande toujours que l’identité soit déclinée, sans lui laisser l’aération d’être et de se faire.
Et d’un autre côté cette délicatesse dans l’approche du grain, qui fait l’étoffe du réel et de l’art 3 qui peut l’entendre, Gisèle Bonin la soumet à l’opération inverse de la sensation, celle qui offrirait le risque de sa perte, en ce qu’elle suit la logique du toucher, et non pas celle de la représentation. Dans l’esprit de délicatesse et du respect de la différence sensible, elle prend le parti de la différence la plus immédiate, celle qui se donne par contact, qui éloigne l’absence, et nous rappelle que si des choses nous sont présentes, que nous pourrions avoir à peindre et à dépeindre, c’est que parfois, loin qu’elles nous ignorent, et nous tiennent à distance dans cette indifférence qui les rend si justes 4, elles nous approchent au point du toucher, qu’elles abolissent l’espace d’extériorité et suspendent la frontière entre elles, et nous. Dire la nuance alors, c’est ouvrir pour l’écriture le champ de sa plasticité : comment remettre à distance ce qui est venu à fusion, ce qui nous dirait la chose quand elle est venue se dire en nous, comment faire que la chair ne soit que l’intermédiaire, et en extirper ce qui s’y est donné comme dans un nid, s’y est glissé comme une égratignure étrange, et qu’il faudrait se reprendre soi-même, comme siège d’une sensation qui ne se confond pas avec ce qu’il reçoit. Comment rendre l’absence, qui fait la pureté esthétique, à ce qui a trouvé le moyen de se fondre en présence charnelle, et dont la chair propre est tissée à la nôtre ? Gisèle Bonin donne à voir ce tangible, donne à voir ce que la chair peut toucher, ce que la chair nous transmet du tactile du monde, parce qu’au lieu de le réduire en détail, en trait délicatement perceptible, elle le place comme sur la membrane oculaire, comme si, pour l’œil, et la vision, la distance devait être réduite jusqu’à simuler la proximité qui anime toute la puissance du toucher. Loin d’aérer l’absence autour des choses, reproduisant comme dans toute œuvre d’art près d’être aboutie les absences à nous des êtres qui sont vraiment, elle les enfonce dans la présence, dissipant toute velléité de distance par encadrement. La matière même nous est restituée dans un regard prisonnier, fait de l’invasion de la chair des choses, celles-là même qui sont si infimes, si délicates, si familières, que nous aurions pu céder au vertige de l’indifférence, et laisser aller nos pas de côté. De la toile et du dessin, elle déplie l’étoffe charnelle où la forme sensible vient se déposer : elle traduit le tangible dans le visible, elle réalise la conversion réussie de ce qui se sent à même la peau, dans ce qui se perçoit du loin des yeux. Elle creuse un réceptacle pictural au mécanisme sensoriel du toucher, en une opération qui n’est ni mince, ni indolore.
Marie-Hélène Gauthier, 2014
Ecrits critiques :