Christine Besson

Les dessins de Gisèle Bonin expriment des sentiments mêlés: étrangeté, intranquillité, violence et fragilité. Ils exhalent une impression de lenteur, d’étirement du temps, de concentration extrême, une sensation d’apnée physique et mentale.

Par leur traitement à fleur de peau, ils disent la présence ou l’absence, la solitude ou le vide, l’extrême délicatesse et l’observation la plus acérée.

Si elle a choisi le corps humain comme sujet quasi unique de son travail, l’artiste, dans chacun de ses dessins «….s’attache à un fragment corporel contenant le moins d’informations possibles, mais pas abstrait non plus, pour tenter de trouver l’image la plus métonymique possible…»(1) Elle entraîne l’œil du regardeur vers une perte de repère, vers le déséquilibre. «…le temps qu’il faut pour se perdre: d’abord SE perdre dans son propre temps, puis peut-être se perdre en un sujet…» (2)

Dans ses œuvres, avec leur cadrage serré et leur décalage d’échelle, les fragments de corps quittent leur humanité, alors que les objets (les chaises, les couvertures…) s’animent d’un semblant de vie en suggérant une présence ou son souvenir.

Mais Gisèle Bonin a elle-même une grande familiarité avec l’écriture, qu’elle pratique, aussi précise dans son analyse que la pointe de ses crayons dans ses dessins. Ses textes parlent de son travail – avec force et lucidité – et de celui d’autres artistes – avec justesse et sensibilité.

C’est à certaines de ces rencontres entre littérature et arts plastiques qu’ elle nous convie dans l’ouvrage qui accompagne son exposition au musée d’Angers. La collaboration avec deux écrivains, Marie Chartres pour Cette bête que tu as sur la peau (3) et Michel Butor pour Le Dit du mineur (4) est à l’origine du projet EntreOuvert (5).

EntreOuvert, précise l’artiste, «parce que c’est un travail qui questionne une tension, un entre-deux qui se déploie dans une sorte d’incomplétude, visant à figurer, à incarner l’Absence et les Absents. A rappeler, donc, une présence et des Présents». Mais aussi «Comment le dessin peut-il lire un texte, par-delà l’illustration, et inversement? Comment la création littéraire -l’expression verbale – et la création plastique – ici l’expression picturale- dialoguent-elles? Comment peuvent-elles se répondre? Quelles portes ouvrent le passage de l’une vers l’autre?»

Pour le savoir, Gisèle Bonin a proposé à des écrivains de composer une fiction ou un poème à partir de (et non «sur») des dessins ou peintures pré-existants. Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Eric Pessan, Jacques Serena et Carole Zalberg ont répondu à cet appel.

Il y a ainsi les dessins ou peintures comme lecture des textes inédits, ou plutôt les textes regardés par l’artiste. Et puis les textes composés à partir des dessins, les regards écrits des auteurs. Tous disent les moments de passage d’un état à un autre, le déséquilibre, la cassure, le dérisoire, le trop plein, l’exaspération, le basculement, la dérision aussi.
«Des portes s’ouvrent, des échos et des résonances se font entendre. Les points de vue, doucement, s’enlacent et se dépassent.» (6)

(1) GisèleBonin, La surface du temps, notes de travail, 2008.
(2) Gisèle Bonin, Le Dessin: l’incontournable catégorique, l’indispensable suffisant…, 2007-2008
(3) 2011, Éditions du chemin de fer
(4) 2012, Éditions de l’Instant Perpétuel
(5) Ce projet a pris diverses formes lors d’expositions en 2012 et 2013 à Paris (34 bis rue Sorbier), à Hennebont
(Galerie-artothèque Pierre Tal-Coat), à La Roche-sur-Yon (Maison Greffier)…
(6) Gisèle Bonin, op cit.

Christine Besson, Conservateur en chef du Musée des Beaux Arts d’Angers


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