« Gisèle Bonin, le dessin mis à nu », 2013:
Curieusement, face aux œuvres dessinées de Gisèle Bonin, à tous ces fragments de corps – bustes, mains, dos, nombrils, etc. – et à ces tas informes drapés dans leur enveloppe, je ne peux m’empêcher de voir des photographies. De les voir comme si c’était des photographies. Non des tirages numériques, ni même argentiques, mais plutôt des épreuves à l’ancienne, façon bromure ou gomme bichromatée. « Je n’aime pas les papiers lisses, note l’artiste dans ses Écrits personnels. Je les préfère épais, granuleux : il faut qu’ils accrochent la mine, lui opposent une résistance, imposent leur marque. » Granuleux, tout est dit. En effet, tout est chez elle question de grain et c’est là le lieu de connivence. Du grain du papier à celui de la peau, l’écart est infime, le sens glisse et le crayon exulte. Se saisit-elle d’une feuille de papier, Gisèle Bonin ne dessine pas une forme, elle révèle une présence et l’image advient. Regardant un dessin d’elle, j’aime à m’imaginer que je suis dans le labo d’un photographe, lumière rouge tamisée, et que, penché sur la cuve du révélateur, j’attends ce moment surprenant où l’image apparaît puis comment, plongée dans un autre bain, elle se fixe aussitôt.
Gisèle Bonin dit encore : « La virginité de certaines feuilles me répugne. » Dessin et photographie ancienne ont ceci de commun qu’ils sont taches, voire salissures et, à ce titre, font traces. Entre matériau et support, l’osmose est totale. Le grain de l’un épouse le grain de l’autre pour informer cette présence. Tout s’opère dans le silence, à l’écart du monde, en un temps qu’aucune mesure n’est à même d’évaluer. Un temps non compté qui confère aux œuvres de l’artiste quelque chose d’une dimension indicible. « Dessiner, dit-elle, c’est s’affranchir d’une certaine forme de Temps : activité de retrait, d’astreinte, de dégagement. Vers la tranquillité et vers la folie : poser les limites spatiales et le calendrier graphique de son propre désert. Silence. » Oui, dessiner c’est être hors temps, en un lieu d’intimité et de repli, dans un frottement substantiel avec la pensée.
Quels qu’ils soient – noirs, rouges ou quelque peu teintés -, les dessins de Gisèle Bonin sont à proprement parler « effrayants ». Ils nous extirpent de l’état de paix en nous obligeant à l’impératif d’une confrontation dont nous ne sortons pas indemnes. Questions de cadrage, leur force n’est pas formelle mais mémorable pour ce qu’ils s’imposent à nous comme une part de nous-mêmes, nous renvoyant au ressenti d’une intériorité superlative. Ils ont beau être le fruit du travail de l’artiste – son œuvre -, ces dessins ne lui appartiennent pas. Ils sont à celui qui les regarde, à ce moment précis où il les découvre, irrésistiblement poussé à les fouiller, les creuser, les retourner. Son regard tente alors toutes sortes d’effractions et de pénétrations, il cherche à se glisser dans les plis, les interstices et les béances qui les constituent comme pour mieux les posséder. Le risque est en effet qu’ils lui échappent tant ils s’offrent à voir dans cette sorte de bizarrerie dont Baudelaire a dit qu’elle était le parangon même de la beauté.
Les dessins de Gisèle Bonin sont-ils d’ailleurs des figures de corps, de drapés ? Rien n’est moins sûr. Ils n’en sont que le prétexte, l’artiste ne les désignant d’aucuns noms qui les réduiraient à une quelconque contingence. Sinon à les identifier par séries aux titres génériques – parfois mystérieux – de « RV », « CD », « Rouges », « Dilutions », « Pièces », « Fragments », « Milieux », « Restes ». À Francis Ponge, l’artiste emprunte volontiers l’idée de proposer « à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises à jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. » De fait, le dessin procède d’un sondage. Un sondage paradoxalement sublime (sub-lime, c’est-à-dire littéralement « qui est placé très haut ») – dans les profondeurs de l’être. Tout dessinateur est un explorateur, son travail ne consiste pas à illustrer mais à extraire, à faire voir, à mettre à jour, voire à nu. Aussi son œuvre se détermine-t-elle à l’ordre d’une matière première – une matiera prima – qui la situe en un point d’origine. Un territoire que n’identifie aucune individualité particulière mais qui tient à l’universalité de l’existence.
Les dessins de Gisèle Bonin s’offrent à voir soit dans toute l’extension de la feuille de papier où ils adviennent, soit a contrario dans une concentration quasi nucléaire. C’est qu’il y va ici et là d’une même relation au monde dans une approche métaphorique du cosmos dont le corps n’est autre qu’une figure de substitution. L’univers est en même temps tout et détail, étendue et ponctuation, diffusion et concrétion. Quelque chose d’un vertige et d’une opacité est à l’œuvre dans le travail de l’artiste qui invite le regard à l’expérience du vide et du plein. Que sanctionne communément l’idée d’une chute et d’une résistance. C’est que les dessins de Gisèle Bonin qui incitent au toucher sont d’abord et avant tout des expériences mentales qui se nourrissent d’une matière en toute proximité de la pensée. Dans son intimité même.
Philippe Piguet, critique d’art, commissaire d’exposition
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